Farotage contre offrandes : la colère d’un homme de Dieu au village
Faire d’une pierre trois coups, tel était l’objectif du séjour de René au pays : assister au congrès annuel des forces vives de son village ; passer de bonnes vacances au milieu des siens ; faire découvrir le Cameroun à Heinrich son bon ami allemand qui n’était jamais venu en Afrique.
Samedi était le grand jour, l’apothéose du Congrès. René et son ami Heinrich, arrivés au village vendredi, étaient déjà installés dans la grande place du village, sous des chapiteaux bien dressés. Non seulement René était une élite de la diaspora, mais il avait à ses côtés un étranger : le protocole les a donc fait asseoir au 1er rang, en face de la tente des autorités traditionnelles et administratives. Perpendiculairement à ces 2 chapiteaux centraux, il y en avait un plus petit, réservé à l’église. Le programme distribué aux participants prévoyait en effet un culte après les animations préliminaires.
Après l’installation des autorités administratives et traditionnelles, le groupe de danse qui devait ouvrir la scène et mettre une ambiance festive a déployé son matériel (djembé, tam-tam, tambours, etc.). Les instrumentistes et les 5 danseurs ont fait leur entrée et le spectacle était ainsi lancé. À un moment donné de l’animation, le danseur en chef a remis un chasse-mouche à chacune des 2 danseuses du groupe. Lorsqu’une danseuse avançait vers le public et déposait son chasse-mouche aux pieds d’un membre de l’assistance, celui-ci devait se lever, esquisser quelques pas de danse, rendre le chasse-mouche à la danseuse, et « faroter* ».
René est passé au farotage 4 fois : 2 fois pour lui-même, et 2 fois pour accompagner Heinrich qui trouvait ça amusant, mais quelque peu embarrassant aussi, puisque les pas de cette danse lui étaient inconnus. Pendant une trentaine de minutes, le groupe de danse a reçu beaucoup d’argent de l’assistance. Certaines personnes n’attendaient même pas que le chasse-mouche soit déposé à leurs pieds pour se lever, se trémousser, et faroter parfois abondamment. Le danseur en chef s’employait à ramasser les billets en abondance qui tombaient sur le sol.
Pendant que le groupe de danse s’exprimait, l’homme de Dieu et sa suite avaient fait discrètement leur entrée et avaient pris place sous leur chapiteau. Le maître de cérémonie annonce le début du culte, et le temps que le groupe de danse quitte la place, le Serviteur de Dieu lance le culte. Prédication et chants. Puis arrive le moment des offrandes, annoncé avec enthousiasme par le célébrant qui appelle à la générosité des participants afin que soient achevés dans les prochaines semaines les travaux de construction de la nouvelle paroisse du village.
Des croyantes sont chargées de collecter les offrandes en parcourant les chapiteaux avec des paniers. Quand elles ont fini de faire le tour, elles ont posé les paniers sur la table de l’homme de Dieu qui devait bénir les offrandes. Il se lève, jette un coup d’œil à l’intérieur des paniers, puis s’empare du micro :
— «Non, je ne vais pas bénir ces offrandes, même si mon devoir m’impose de remercier ceux qui les ont faites. »
Une vague de murmures traverse l’assistance en signe de surprise. Comme dopé par ces murmures, le prédicateur lève le ton :
— «Je ne peux pas bénir des offrandes hypocrites de gens qui n’ont pas de considération pour Dieu Le Père ! Il y a quelques instants, j’étais là présent, et je vous ai vu inonder les danseurs de billets de banques. Maintenant quand il s’agit de rendre gloire au Seigneur, vous devenez avares. Si nous sommes réunis ici aujourd’hui, c’est grâce à Dieu qui nous donne le souffle de vie. Et pour le remercier, qu’est-ce que nous faisons ? Eh bien nous faisons la démonstration qu’encourager un groupe de danse est plus important à nos yeux que louer Dieu ! Croyez-moi, j’ai honte ! »
Le Berger se rassied en faisant signe aux femmes d’église de ranger les paniers sous la table. Il fixe l’assistance la mine déconfite, sans rien dire. L’atmosphère est pesante. René sent monter en lui une onde, mélange de culpabilité et de responsabilité. Il se lève, va vers le prêtre, lui parle à l’oreille, puis prend le micro :
— « Chères autorités, chers parents, chers frères et sœurs, pardonnez-moi de m’ingérer ainsi dans l’office religieux. Je pense que le serviteur de Dieu a raison… »
Quelqu’un dans l’assistance crie : « tout le monde n’est pas chrétien ici hein! » René ne se montre pas ébranlé par ce propos, et il poursuit :
— « Je suis venu ici avec un étranger, et je ne souhaite pas qu’il reparte avec le souvenir que dans mon village on fait passer Dieu après quoi que ce soit. Alors, je vais prier le président de notre congrès qui nous rassemble ici à se mettre au milieu de l’assistance avec un panier, et tous ensembles, farotons le Seigneur ! Et je vais prêcher par l’exemple. »
Une dame entonne un cantique très populaire, et le président du congrès s’empare de 2 paniers. René lance donc l’opération farotage du Seigneur qui connaît un franc succès, notamment chez les VIP. Quand les paniers sont ramenés sur la table du prédicateur, il se lève, et dit : « avant de bénir ces offrandes, je vous invite à vous lever pour chanter et danser à la gloire du Très Haut. »
— « Donc vous faites aussi passer la danse avant la prière de bénédiction ? », lance quelqu’un dans l’assistance, probablement le même individu qui avait essayé de déstabiliser René lors de sa prise de parole.
(*) Faroter : terme utilisé en Afrique qui signifie « donner de l’argent à quelqu’un ou à un groupe » de façon voyante en public.
Charles MONGUE-MOUYEME
